Extrait - Masochism Tango
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La ville s’offrait à lui, surplombée par un ciel pollué aux couleurs nucléaires peu engageantes. Non pas que cela le dérangea particulièrement : les vampires étaient habitués aux spectacles de ce genre, ceux qui impliquaient le côté auto-destructeur de l’être Humain dans toute sa splendeur. Ceux qui prouvaient que lorsque l’Humanité arriverait au paroxysme de sa stupidité et de sa nature violente, la planète, elle, poursuivrait son existence, enfin libérée de son plus lourd fardeau.
Juché sur le plus haut toit de Whitechapel, le suceur de sang attendait. Il n’avait pas faim, mais cela ne l’avait pas empêché de sortir, peut-être parce qu’il s’ennuyait. De fait, il était à deux doigts de rentrer chez lui, peu impressionné par ce tas d’immeubles aux façades grisâtres. S’il levait les yeux un peu plus haut pour laisser son regard s’attarder sur le lointain, il verrait son domicile, une vieille bâtisse victorienne qu’il entretenait comme il pouvait, un ancien asile qu’il avait changé en un lieu d’habitation douillet dont aucun humain n’osait s’approcher.
Les humains étaient des créatures superstitieuses. Le vampire ne pouvait décemment leur en vouloir : lui aussi aurait eu peur, s’il avait été aussi fragile qu’eux. Leur peau cédait si facilement sous ses crocs, et leurs veines semblaient à ce point faites de papier de soie que le vampire en venait à se demander comment ces créatures avaient pu survivre à leurs propres méfaits pendant si longtemps.
Un cri venu d’une ruelle en contrebas attira son attention, et le vampire baissa les yeux pour en trouver la source exacte. Ses yeux pâles se posèrent immédiatement sur une silhouette vêtue de noir qui filait tout droit vers une impasse, poursuivie par une horde d’individus armés.
Comme le vampire s’y était attendu, la victime se retrouva rapidement nez à nez avec un mur de briques rouges. Les brutes arrivèrent à sa hauteur en riant. L’odeur d’alcool qui émanait d’eux donna presque des hauts-le-coeur à celui que nombre d’humains auraient sans doute considéré comme un prédateur s’ils avaient été au courant de sa vraie nature.
Déjà, un homme bâti comme une armoire normande entreprenait de saisir sa proie par le col de son grand manteau sombre pour le soulever comme un chaton nouveau-né et le propulser contre le mur. Un autre fit tournoyer une lame d’acier entre ses doigts.
— Il est vraiment mignon… nota l’individu avec un petit rire trop joyeux. Allez, on veut juste s’amuser ! Si tu te laisses faire et que tu arrêtes de couiner, on te laissera repartir en vie. Bon, c’est pas dit que tu sois indemne, mais…
— Allez vous faire foutre ! feula le malheureux en tentant de se relever, sans doute mû par le désespoir plus que par la raison.
Cet accès de colère ne plut pas à son premier agresseur qui lui claqua la tête contre le bitume avant de faire glisser un coutelas le long de sa joue. L’autre brute fit signe à trois autres gars de s’approcher.
— Tenez-le ! ordonna-t-il. Puisqu’il veut jouer au dur, autant-…
Il ne finit pas sa phrase.
Le vampire, sans trop savoir pourquoi, s’était jeté du haut de la tour pour atterrir juste derrière lui et lui briser la nuque. Ce fut rapide, peut-être un peu trop. Le ‘monstre’ regretta de ne pas l’avoir fait souffrir davantage.
— Il a tué Sal ! glapit un des hommes en reculant, tremblant de tous ses membres. Putain, il a tué Sal !
— J’vais t’buter !!! vociféra celui qui maintenait toujours sa victime au sol. J’vais-…
Il se figea brutalement, comme paralysé par une force invisible. Ses comparses encore vivants firent de même. Soulevés à quelques centimètres du sol, ils restèrent muets, bien que leurs yeux rendus vitreux par l’ivresse d’une soirée trop arrosée trahirent la terreur abjecte qui commençait à les envahir.
Sans un mot, le vampire serra les poings.
Tour à tour, les hommes vomirent chacun un jet de sang aussi puissant que l’eau d’une lance de pompier.
Ils étaient morts avant de toucher le sol.
Le vampire se tourna lentement vers le garçon qu’il venait de sauver. Une odeur d’urine lui prit le nez, mêlée à celle du vomi frais. Son corps entier l’avait lâché, cédant à la peur.
Prostré sur lui-même, il ressemblait à une pauvre petite chose, un animal apeuré pris dans les filets d’un chasseur prêt à l’égorger.
— Lève-toi, ordonna le vampire d’une voix trop calme. Tu es libre.
Mais le malheureux ne réagit pas. Il tremblait tant que le vampire se demanda un bref instant s’il n’avait pas été pris de convulsions.
Le vampire laissa échapper un soupir las.
En le voyant marcher jusqu’à lui, son protégé se recroquevilla davantage sur lui-même. Il peinait à respirer, le souffle irrégulier, parfois interrompu par de longs sanglots.
— Je ne te veux aucun mal, assura le vampire. Regarde-moi.
L’humain tourna enfin la tête vers lui, sans être en mesure de se lever pour autant.
C’était un jeune homme albinos, aussi fin que sa peau était blême. Ses lunettes aux verres teintés de rouge fissurés et aux branches tordues ne devaient plus avoir grande utilité à présent. Ses yeux blancs à l’aspect rosé, un effet d’optique causé par la présence de fines veines apparentes au niveau de la sclère, avaient quelque chose de si limpide qu’ils en paraissaient être faits d’opale. Quant à ses cheveux blancs bouclés, ils étaient couverts de sang, de sueur et de crasse.
— Je m’appelle Simon Crane, le vampire lui tendit une main gantée avec ce qui se voulait être un sourire aimable. Tout va bien. Tu peux marcher ?
Le jeune homme secoua vivement la tête.
— Je vois, Simon hocha la tête en réfléchissant. Il ne pouvait pas le laisser là. Ce garçon était incapable de se défendre et il était aussi très clairement en état de choc. Enfin, Simon reporta son attention sur lui. Est-ce que tu veux que j’appelle quelqu’un ? Tu as des amis ? De la famille ?
— Il m’a moi, un grondement sourd s’éleva derrière lui, une voix si familière que Simon se demanda un instant s’il ne rêvait pas. Bonsoir, Simon.
Aussitôt, le jeune homme trop pâle se jeta dans les bras du nouveau venu en sanglotant.
— Nemesis ! gémit le pauvre innocent. Je sais que tu m’avais dit de ne pas m’éloigner, mais…
— Ce n’est rien, la voix de Nemesis trembla légèrement. Je suis désolé. Je t’ai cherché partout, mais avec la parade d’Halloween, les rues sont bondées…
Simon se redressa sans hâte.
— Bonsoir, Nemesis, dit-il lentement en regardant le nouveau venu par-dessus son épaule. Je me suis permis de me débarrasser de quelques pourceaux. Tu connais ce garçon ?
Nemesis était bien plus grand et bien plus musclé que Simon ou le jeune homme qu’il serrait à présent contre lui. Ses cheveux noirs raides comme des baguettes de tambour tombaient en cascade dans son dos, et ses yeux ambrés offraient un contraste des plus séduisants avec sa peau légèrement brune. Il portait un costume élégant, ce qui ne manqua pas d’étonner le vampire : Nemesis avait toujours préféré la simplicité.
— Je suis son protecteur, expliqua Nemesis en frottant le dos de celui qu’il avait échoué à sauver. Merci d’être intervenu.
— Je n’allais pas le laisser se faire… Enfin bref.
— L’ont-ils…
— Ils ont tenté, confirma Simon. Je me suis pointé avant que les choses ne puissent empirer.
— Je t’en suis infiniment reconnaissant, Nemesis serra plus fort l’inconnu contre lui, comme s’il craignait de le voir s’envoler.
Enfin, l’autre parla d’une voix encore brisée par le choc.
— Vous vous connaissez ?
— Oui, dit Simon en époussetant son manteau et sans avoir l’intention de développer.
A ces mots, le jeune homme s’autorisa finalement à se détendre. Nemesis ne le lâcha pas pour autant.
— Je m’appelle Alastor, murmura l’infortunée victime du soir. Alastor Grimm. Je… Merci. Sans vous…
— On t’aurait retrouvé nu, exsangue et les tripes à l’air, Simon n’avait jamais été doué pour faire dans la dentelle. Mais tu es en vie et c’est tout ce qui compte.
— Simon… soupira Nemesis en levant les yeux au ciel.
— Désolé, le vampire se contenta d’un petit hochement de tête. Tu devrais l’emmener à l’hôpital. Ton protégé a besoin d’aide… Et à mon humble avis, d’une dizaine d’années de thérapie.
— Et c’est toi qui dit ça ? Nemesis rit froidement. Mais tu as raison. Et toi ? Tu n’as pas été blessé ?
Pour toute réponse, Simon se contenta de le fixer d’un air las et un poil indigné. Nemesis esquissa un rictus moqueur. Déjà, ses membres commençaient à se désagréger pour se changer en d’épais nuages de fumée noire. Dans ses bras, Alastor regardait fixement son sauveur.
— Je…
— Ne me remercie pas, le vampire chassa toute forme de reconnaissance d’un geste vague de la main. Contente-toi de rester avec Nemesis pour l’instant. Il veillera sur toi.
Tant que tu ne chercheras pas à échapper à sa surveillance, faillit-il ajouter. Il garda cependant cette pensée pour lui, conscient de ce que Nemesis lui ferait s’il venait à manquer de respect à celui qu’il avait visiblement juré de prendre sous son aile.
Par ailleurs, le pauvre type avait déjà connu son lot d’émotions négatives pour la soirée.
— Nous devrions y aller, nota Nemesis. Des sirènes de police se faisaient déjà entendre dans le lointain. Toi aussi, Simon. Si les flics te chopent…
— Ils ne me choperont pas, Simon sentait déjà le monde se dissiper sous ses pieds. Au revoir.
— Il faudra qu’on discute… tenta Nemesis.
— Plus tard.
Simon avait disparu avant que le démon ne puisse ajouter quoi que ce soit.
Tant mieux.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Simon se trouvait dans une grande pièce décorée d’objets rétro. Des vinyles de David Bowie et Klaus Nomi étaient accrochés aux murs, ainsi que de vieilles photos de famille des années 80. Près de la cheminée, dans l’âtre de laquelle dansaient de longues flammes rousses, on pouvait voir un panier rempli de magazines de BD des années 90. Quant aux meubles, ils dataient tous d’une époque révolue, lourds, faits de bois massif, témoins immobiles d’un autre temps.
Sur le mur face à la fenêtre du salon, on pouvait voir un grand portrait de famille. Une femme brune aux yeux bleus presque blancs, un homme brun au sourire félin et au regard pétillant de malice, et un petit garçon aux cheveux d’une noirceur d’encre et aux yeux d’un bleu glace trop clair. Tous trois étaient vêtus simplement, quoique de manière un poil gothique. Le père surtout, portait des bijoux bien particuliers : une chaîne avec un crâne de corbeau en métal en guise de pendentif, des braceles noirs à clous argentés… La mère, elle, portait une longue robe couleur onyx, qui se terminait comme une queue de sirène aux bords relevés comme des tentacules trop fins.
— Bonjour Papa. Bonjour Maman, Simon retira ses chaussures pour les mettre dans le hall d’entrée et les troquer contre une paire de pantoufles ressemblant à deux têtes de dinosaure en peluche.
Seul le silence lui répondit.
— J’ai revu Nemesis, ce soir… Simon secoua la tête. J’ignorais qu’il avait pris quelqu’un sous son aile. Je suppose que j’aurais dû garder le contact avec lui, mais…
Le vampire se mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang.
— A quoi bon ? murmura-t-il pour clôre la discussion.
Posant à nouveau ses yeux sur le portait de famille, Simon effleura le cadre du bout du doigt sans rien ajouter. On lui avait souvent parlé de spiritisme, de superstitions diverses. Les humains - pour certains en tout cas - aimaient croire que quelque chose les attendait ‘de l’autre côté’. Ils aimaient aussi croire que leurs morts étaient toujours présents, d’une certaine façon.
Pour les vampires et autres créatures jugées ‘surnaturelles’, il était plus difficile de penser à tout ça sans avoir envie de rire.
La Mort était une maîtresse cruelle. Une vérité que personne n’avait envie d’affronter.